🌊amours solaires
des histoires d'amour qui ne se terminent pas toujours comme on voudrait ; pourtant, le plus important, c'est d'être heureu.x.se.
descends pour lire l'histoire...
🌊amours solaires
Il y a deux jours, j’ai déménagé.
Aujourd’hui, c’est dimanche. Je me sers un grand verre de bière, en prenant bien soin de la faire mousser juste comme il faut. Exactement comme Lise me l’avait appris. Je le revois encore, son petit sourire, fier de moi, quand elle m’a montré sa technique pour la première fois. Je le ressens encore, ce pétillement dans mon ventre, quand je repense à ses yeux.
Depuis que je suis enfant, je rêve de dessiner des bande-dessinées. J’ai rencontré Lise il y a six mois, à un cours de dessin. Je me suis assise à côté d’elle, sans vraiment la regarder. J’avais la tête ailleurs, un peu fatiguée par ma routine incessante.
“Salut, moi c’est Lise…”
J’ai levé les yeux, et j’ai senti mon cœur s’arrêter l’espace d’une seconde. Le souffle coupé, perdue dans la profondeur de son regard.
J’ai bafouillé mon nom. Entre deux coups de crayons, je levais les yeux sur elle pour retrouver l’inspiration.
Le cours terminé, on est allées s’asseoir dans un parc pour discuter. J’avais l’impression qu’on se connaissait depuis toujours. On se comprenait, simplement, comme si on était sur la même longueur d’onde. Et puis il y avait son sourire, son sourire auquel je pense encore. La douceur de sa voix, sa façon de plaisanter. Ses petites mèches brunes qui s’échappaient de son chignon. Son tatouage dans le cou. Sa boucle d’oreille en forme d’éclair.
Comment cette être plein de douceur pouvait-elle déclencher une tornade dans mon cœur?
Elle m’a raconté qu’elle venait d’arriver en ville, qu’elle ne connaissait pas grand-monde, et qu’elle aurait aimé qu’on aille boire un verre ensemble.
Et soudain, tous mes soucis ont disparu. D’un coup de marteau, elle est venue détruire les barrières de la routine qui me retenaient prisonnière. Sa lumière a illuminé les profondeurs du cachot où je sombrais.
On est allées boire un verre, puis deux, puis on a perdu le compte et on ne s’est plus quittées. Mais moi, j’ai un rêve. Dessiner des bande-dessinées.
Lise aussi, a des rêves. Plein de rêves, plus grands les uns que les autres, des rêves où elle brille et elle rayonne et elle apporte de la joie au monde. Les rêves de Lise, c’est notre petit secret.
Un matin, alors qu’on prenait notre café, Lise m’a dit qu’elle aimerait qu’on fasse une randonnée ensemble. Qu’on emprunte le même chemin, et qu’on marche côte à côte.
Je crois que j’avais un peu peur. J’ai marché seule pendant longtemps, et je ne savais plus si je pouvais à nouveau partager ma route avec quelqu’un.
Parce qu’à la fin du compte, même si l’on marche côte à côte, on a chacune une direction qui nous est propre. On ne sait pas si on se retrouvera au même endroit, à la fin.
Lise m’a souri, et m’a dit qu’elle comprenait. Qu’on pouvait attendre un peu avant de décider de la direction à prendre. Pourtant, tous mes doutes se sont effacés en voyant son sourire. J’ai fait mon sac, et je suis partie avec elle.
Lise marchait vite. Très vite. Elle était très sportive, et moi, pas trop. Au bout de quelques jours, j’ai commencé à ralentir le rythme. Ma jambe droite me faisait mal. Je me blesse toujours à la jambe droite.
Lise a tout de suite remarqué que quelque chose n’allait pas. Elle m’a proposé d’alléger un petit peu mon sac, pour m’aider à avancer. Je lui ai laissé quelques affaires, et on est reparties.
Et puis mon sac est devenu de plus en plus lourd, et Lise m’aidait toujours un peu plus. Mais je n’avais pas envie de lui faire porter mes affaires. Je la voyais fatiguer, et d’un coup j’ai réalisé qu’on s’éloignait toutes les deux un peu plus de notre destination.
Qu’à force de porter mes affaires, qu’à force d’avancer si vite, on avait un peu perdu de vue notre objectif. Alors on a trouvé un refuge pour la nuit, et on a discuté pendant des heures.
Je n’ai jamais dit à Lise que je l’aimais. Je regrette, je crois que j’aurais dû le faire cette nuit-là. Et pourtant, même sans ne lui avoir jamais dit, je sais qu’elle le sait. J’aurais juste voulu lui dire…
Je lui ai dit que je ne voulais pas la voir porter mon sac. Et puis on a décidé, ensemble, de laisser d’autres personnes nous aider à porter nos affaires. Pour pouvoir aller plus loin, côte-à-côte.
Avancer est devenu plus facile. On avait cette confiance totale, l’une envers l’autre. J’aurais dû lui dire que je l’aimais.
Nos rêves nous guidaient plus que jamais. Le chemin s’ouvrait devant nous et rien ne pouvait nous arrêter. J’étais en train de faire ma première bande-dessinée, et un artiste avait remarqué mon travail. Il m’a proposé de rejoindre un collectif, mais c’était ici… à l’autre bout du pays.
Le destin est un peu étrange, des fois. Au même moment, Lise a commencé à se concentrer pleinement sur ses projets, et elle n’avait plus vraiment le temps pour autre chose. Sur notre route, à nouveau, le refuge. Il était temps de faire une pause.
On s’est toutes les deux regardées pendant un long moment. Encore une fois, elle m’a souri. Elle m’a souri parce qu’on savait très bien, toutes les deux, qu’on ne s’écarterait pas de notre chemin personnel.
Lise a pleuré, aussi. On a beaucoup pleuré. Au moment de quitter le refuge, le lendemain matin, chacune avec nos affaires respectives, elle m’a dit qu’elle m’aimait.
Le coup de marteau, dans les barreaux de ma routine ? Un peu la même chose, dans ma poitrine. Je n’ai pas eu le courage, je m’en veux encore, je n’ai pas eu le courage de lui dire que moi aussi.
Est-ce qu’elle aurait moins souffert, si je lui avais dit que moi aussi ? Peut-être pas. Est-ce que j’aurais moins souffert, si je lui avais dit que moi aussi ? Sûrement.
Je crois que c’est mon seul regret, dans cette histoire. Mais j’essaie de garder espoir. De croire que peut-être, un jour, nos chemins se recroiseront. Je sais que je croiserai la route d’autres gens, aussi.
Tous différents de Lise. Pas meilleurs, pas moins bien, juste différents. J’espère que j’aurais le courage de faire quelques pas à leurs côtés.
Je suis arrivée ici il y a deux jours, après tout. Ce soir, je vais rencontrer les artistes du collectif pour la première fois. Plein de gens qui partagent ma passion.
Peut-être que Lise et moi, on se reverra, un jour. Mais cette histoire, ce n’est pas celle de Lise.
C’est mon histoire.
Et ce chapitre est terminé.
🌊amours solaires